"DE PANAMA A TAHITI"
LE NOUVEAU LIVRE DE JEAN-FRANCOIS DINE

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Le marabou
(Mon Képi pour un Océan)

La veille du départ d’Afrique, je rencontre une dernière fois Aliou, le marabout d’Elinkine.

J'enchaîne alors sur ce sujet me préoccupant bien plus que le mercure rouge, et pour lequel ma nuit fut si courte. Peut-être Abdou pourra-t-il me fournir quelques explications.
Je lui conte l'histoire de cette jeune fille rencontrée dans une famille de Ziguinchor, l'obligation lui étant faite de servir ces gens telle une servante soumise, les gifles reçues pour un verre de thé renversé, et mon étonnement devant ce qui m'apparaît comme ne pouvant être qu'une hideuse réminiscence du passé.
Abdou traduit mes propos à Aliou, puis il se tourne vers moi et m'explique qu'ici, en Afrique, ce que nous appelons avec une certaine répulsion « l'esclavage », et que nous imaginons comme une chose disparue depuis bien longtemps, survie avec une persistance effroyable.
Ce dont j'ai été témoin n'est en fait qu'une partie visible de l'iceberg ; une fillette vendue par ses parents à de riches commerçants, quoi de plus banal ! C'est un fait de la misère. La misère de l'homme engendre inéluctablement celle de l'enfant. Pour certains de ces petits êtres, c'est véritablement en enfer qu'ils sont tombés le jour de leur naissance !
Ah, si les jeunes européens connaissaient toute la chance qu'ils ont d'avoir pu voir le jour dans ce monde de nanti qu'est l'occident... Ici, pour des milliers de pauvres âmes à peine écloses, le châtiment perpétuel commence dès le berceau. C'est l'exploitation à outrance pour ces pauvrettes que la loi du sort a désignées à la damnation terrestre. C'est un peu comme si ce continent, n'ayant pas eu assez des souffrances passées, perpétuait l'hideux héritage de leurs ancêtres au sein même de leur propre culture.
Imaginez quelle peut être la douleur d'une mère, écrasée sous le poids de la misère et obligée de livrer son enfant à celui ou ceux qui se révéleront peut-être des maîtres non seulement exigeants, mais également implacables et cruels.
Bien sûr, tout cela n'est pas légal ! Bien sûr, officiellement rien de tout cela n'existe ! Et vous autres, du haut de ces valeurs acquises au cours des siècles, à coup de têtes noires déportées enchaînées dans des cales humides et puantes, vers ce que vous appeliez « le nouveau monde », vous semblez redécouvrir cette pratique abominable, l'esclavage d'une enfant, et vous criez à la monstruosité...
Mais sachez qu'en d'autres parties d'Afrique, en Mauritanie par exemple, pour ne citer que ce pays, ce sont des familles entières qui vivent à l'état de soumission totale... L'homme, la femme et leur progéniture, réduit de génération en génération au lamentable état de la domesticité la plus ignominieuse, sous le regard et l'indulgence des grands de l'occident, car vos services de renseignements n'ignore rien de cet état de choses ! Les droits de l'homme d'ici ne sont pas les mêmes que ceux de vos latitudes, bien sûr... Alors on ferme les yeux, on ne dit rien. À quoi cela servirait-il de détériorer un climat favorable aux relations économiques entre pays ? Pourquoi ? Pour qui ? Pour quelques pauvres bougres dont l'existence est bien loin de préoccuper l'opinion publique, ignorante de telles pratiques ?
À mesure qu'il me parle, ses paroles se font de plus en plus dures, de plus en plus fortes, le ton qu'il emploie a doucement glisser vers celui de la colère. Il est là, dans le demi-jour de cette étrange demeure, martelant ses mots et roulant son regard à la manière d'un révolté qu'un sentiment d’injustice emporterait.
Et moi, je l'écoute en tressaillant silencieusement sous le poids de cette monstruosité. Que puis-je faire, que pourrions-nous faire au moins pour cette pauvre créature prisonnière de ces démons ? Je n'ai même plus assez d'argent CFA pour payer un aller-retour en taxi-brousse à Ziguinchor. Et puis mon visa est expiré, il me faut partir à présent, quitter ce pays pour l'autre continent.
Ah, je m'en veux de ne pas avoir réagi, de ne pas avoir tout de suite compris la véritable situation de cette fillette et d'avoir quitté cet homme en lui serrant la main sans même faire aucune allusion à ce qui me semble à présent un crime épouvantable.
Le flot de ses paroles s'est enfin tari. Sa colère n'est plus exprimée que par les traits de son visage qu'il ne peut s'empêcher de crisper, comme si une nourriture amère venait lui remuer la gorge.
Aliou prend la parole à son tour. Des paroles posées, calmes et semblant réfléchies, mais que je ne comprends pas, et qu'Abdou traduit après avoir repris un peu de lui-même.
Il dit qu'il va fabriquer un gri-gri destiné à me protéger des dangers durant mon voyage, un gris-gris que je devrais accrocher dans mon bateau. Il demande à ce que je revienne le lendemain matin. Il a besoin de la nuit pour cela.

Au cœur de l’Amazonie
(De l'Orénoque à l'Amazone)

Une année plus tard, nous nous retrouvons au cœur même de la forêt Amazonienne

La femme demande d’où nous venons, et où nous allons, et si nous n’aurions pas un peu de savon pour laver ses vêtements. Claudette s’en va chercher un de ces gros savons bleus comme on n’en trouve qu’au Venezuela et qui sont un peu l’équivalent de notre savon de Marseille. La femme le prend puis demande timidement combien doit-elle. Nous voulons rien, lui répond Claudette, c'est un cadeau. Elle insiste. Je peux payer, dit-elle, si, si ...
Cette manifestation de probité dans un endroit si défavorisé n'est pas sans nous émouvoir. Il est parfois de ces étonnants paradoxes dans nature de l'homme. Ils n'ont rien, à part un fusil et quelques cartouches. Ils vivent dans un coin perdu, à cent cinquante kilomètres de leur plus proche voisin, dans un environnement hostile comme rarement il peut l'être ; Les grands froids et les chaleurs extrêmes ne sont riens à côté ces nuages vivants qui vous harcèlent à longueur de journée. Comme tous ces gens isolés qui peuplent les rives de l'Orénoque, leur pitance du dimanche est la même que celle des jours les plus maigres, et pourtant ils vous sourient, ils vous accueillent, vous, dont le bateau est chargé de provisions pour plusieurs mois, et ils veulent vous le payer ce savon que vous leur tendez. C'est bien souvent dans les endroits les plus misérables, que l'on rencontre les âmes les plus pures, les esprits les plus nobles. Ma pauvre Dame, si nous avions su, c'est une caisse de savons que l'on vous aurait apportée !
Nous voilà donc affublés tels des montagnards. Il nous faut malgré tout balayer l'air devant notre visage, nous les respirons ces micros diptères, ils nous piquent les joues, le front, nous en avalons, certain s'infiltrent sous les vêtements. La position est intenable. Nous mimons quelques gestes d'excuse puis descendons nous enfermer à l'intérieur du bateau après avoir pulvérisé une bonne quantité d'insecticide.
Je regarde à travers un hublot. Ils sont là, tous les sept, à contem­pler cette étrange embarcation comme ils n'en ont jamais vue et n'en reverrons sans doute jamais. Qui sont-ils? Indiens? Métis? Quels sont ces gens incroyables, capables de vivre l'invivable, de supporter l'insupportable, de s'installer dans cet endroit infernal et d'y mener une existence familiale avec pour seules ressources celles que la création promulgue généreusement, tels les Adam et Eve d'un Eden dénaturé ? Sont-ils heureux ? Sont-ils malheureux ?
Le sommes-nous nous-mêmes, nous qui vous contons ce récit, vous qui nous lisez confortablement installés dans votre fauteuil moelleux ?

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