SEPT ANNEES AUTOUR DU MONDE AVEC SES DEUX ENFANTS

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Le fleuve de sable
(De l'Orénoque à l'Amazone)

Première partie

La descente du Rio Negro est extrêmement pénible, nous devons franchir des rapides, sur plusieurs centaines de kilomètres, puis le fleuve se transforme en un véritable labyrinthe de bancs de sables.

Les chiens sont comme en furie. L'homme les retient en hurlant quelques violentes paroles.
C'est un homme sans âge, déguenillé, mais se tenant droit, la tête haute. La dignité sous un manteau de misère; il n'est rien de plus pathétique. Les rides de son visage et le blanc de ses cheveux ne semblent point être le résultat de l'usure du temps ; on devine autre chose derrière ce masque de vieillesse et de malheur. Il me regarde, le visage immobile, les lèvres rectilignes, mais ses yeux semblent sourire. Du reste il n’y a rien de belliqueux dans son comportement.
Il ne dit rien et attend, sans bouger. Je le salue, lui explique avec force gestes ce que nous faisons à cet endroit et lui demande de m’expliquer le chemin, par où passer, où se trouve le chenal… Il me regarde, mais ne répond pas. Il semble absorbé par une avalanche de pensées mystérieuses. Alors je recommence mes explications en essayant d’être le plus clair possible. Ses deux chiens reniflent l'odeur de Michka imprégnée dans mes habits. L'homme lève alors le bras et le tend dans du fleuve.
"- Tout droit..., dit-il, c'est très facile".
Je déplie la photo satellite et la lui montre. Il Ia prend, la tourne dans un sens, réfléchit deux minutes, puis la retourne dans l'autre, indique avec le doigt notre position exacte à travers toutes ce taches représentant des îles, mais il n'a pas l'air de comprendre ce que je lui veux. Très certainement n'a-t-il jamais vu de carte… Qu'est-ce donc que ce dessin étrange que je lui tends là ? Il me rend le papier nouveau le bras dans le sens du fleuve.
"- C'est par là", dit-il sûr de lui.
Je demande s'il a vu un autre bateau aujourd'hui. Il me répond par l'affirmative en me montrant la position du soleil lorsqu'il était au zénith, de cette manière commune aux Indiens lorsqu'ils désirent indiquer une certaine heure. Je ne suis pas très avancé, mais je sais malgré tout que nous sommes sur la bonne voie, celle que fréquentent les embarcations lorsque le niveau de l'eau est bas.
Je demande alors à l'homme s'il veut fumer quelques cigarettes. Son visage s'éclaire d'un grand sourire faisant presque disparaître cette impression de misère que l'on a inéluctablement en le voyant. Je sors un paquet de ma musette et le lui tends. Il le prend sans même remercier, mais la chaleur de ses traits fait plaisir à voir. Il ouvre le paquet, en extirpe une, la place entre ses deux lèvres décharnées, puis s'approche du feu et l'allume sur un tison rougeoyant. Il en tire une grande bouffée et la recrache lentement.
Je m'en retourne au voilier.

Le fleuve de sable
(De l'Orénoque à l'Amazone)

Seconde partie

Nous arrivons une nouvelle fois à une sorte d'intersection d'îles, cela forme comme une gigantesque étoile avec pour centre une immense étendue d'eau pareille à un grand lac au milieu de la forêt. Ce n'est pas trois ou quatre solutions qui s'offrent à nous, mais dix ou quinze. Les canaux sont partout, des petits, des moyens, des grands, il en est un immense, sorte de voie principale où tout à l'air de se raccorder. Il me semble que la route soit claire à présent, il nous faut suivre cette espèce d'avenue. Je donne des gaz au moteur, le bateau accélère. Nous nous retrouvons rapidement au milieu de ce singulier boulevard.
Le soleil décline, sa lumière se fait de plus en plus en plus douce, les couleurs virent du jaune à l'orange, puis de l'orange a rouge. Le ciel paraît s'embraser peu à peu. Les nuages se colorent d'ocre, de pourpre, de vermeil, la nature se fait toute tendre. Une nuée de perroquets traverse ce gigantesque espace, un véritable nuage vivant, croissant comme le font tous les perroquets lorsqu'ils volent. Ce sont des dizaines et des dizaines de "papagaios" comme les nomment les brésiliens, de ces perroquets qui comptent parmi les meilleurs parleurs.
Encore une fois les fonds remontent. De six mètres cela passe à quatre, puis à deux, en l'espace de quelques encablures. Cette fois-ci c'en est trop, notre moral n'accepte plus, nous devons nous arrêter. Je vire à tribord. Nous nous rapprochons d'une île et posons l'ancre sur un fond de deux mètres cinquante.
Quelle tranquillité dans cette immensité ! Arriverons-nous à Manaos ? Je commence à me poser de sérieuses questions. Il y a des moments comme celui-ci, quand cela ne va pas comme il faudrait, où l'on prend réellement conscience de l'énormité du projet. Il nous reste plus de quatre cents miles à parcourir, soit une distance égale à la moitié de la France, quatre cents milles, plus de sept cents kilomètres durant lesquels il nous faudra découvrir notre chemin pas à pas à travers les bancs de sable. Pas de carte, aucune balise, sans marche arrière pour stopper ralentir lorsque les hauts-fonds nous surprennent...
Je commence à regretter les rochers, les écueils, les récifs immergés, même s'ils n'apparaissaient pas à la surface, les remous qu'ils créaient nous indiquaient leur présence, il fallait juste être vigilant. Maintenant cela nous paraît sournois, narquois, vil. L'eau est plate, sans ride, on pense que c'est bon, on met la gomme, on y va... Erreur, le banc est là, à droite, à gauche, devant... Il y a un canal, il existe, mais il faut connaître, le chercher. Le Rio Negro est large de quinze à vingt kilomètres, et les îles se comptent par centaines... Quatre cents miles...
La nuit est agitée, le sommeil ne veut pas venir. Je tourne et retourne sur moi-même en réfléchissant à cette espèce de piège dans lequel nous nous laissons enfermer peu à peu. Il est probable que le poisson pris dans la nasse ressente ce que je ressens en cet instant, comme un poids qui semble me peser sur les entrailles, presque une douleur qui me ronge le ventre de manière insupportable.
Oh, que ne donnerais-je pas pour être six mois plus vieux, sorti de cet impossible labyrinthe !
Je sors de la couchette et monte dans le cockpit. Sous ce manteau d'étoiles se réfléchissant sur la surface obscure de ce gigantesque fleuve, le paysage paraît s'être soudainement transformé. L'obscurité de la nuit a cet étrange pouvoir de transfigurer les choses, leur donner un aspect fantastique, en ajoutant aux formes visibles des reliefs semblant sortir tout droit d'une dimension inconnue. Les chimères se font alors réalités.
Il me semble à présent que ces îles, ces arbres, que l'on croyait entrevoir tout à l'heure lorsque le soleil éclairait encore cette partie de la terre, ne soient plus autre chose qu'une gigantesque muraille, crénelée de part et d'autre et dressée en ces lieux pour nous interdire le passage.
A de certains endroits j'aperçois presque distinctement comme des ombres frissonnantes postées au-dessus de ce rempart des ténèbres, probablement quelques génies de la nuit, quelques esprits malins que notre présence effaroucherait.
Pas un bruit, pas un cri, pas un piaillement, pas même le frois­sement de quelques feuilles dans les arbres ou le ruissellement de l'eau sur la coque, ne vient troubler cette formidable vision.
Je m'assois sur l'hiloire tribord et contemple cette singulière méta­morphose de l'univers. Même les étoiles paraissent frissonner, vibrer fébrilement, comme s'il s'agissait là d'une nuée de spectres prête à se mettre en mouvement.
Ces regards dans l'obscurité, ces lueurs de l'infini, toutes frémis­santes de l'intense fantasmagorie des profondeurs ténébreuses de la nuit, semblent projeter comme une irradiation. Je me sens peu à peu transformé moi aussi; les idées qui m'arrivent ne sont plus noires; ce poids qui m'écrasait les entrailles a complètement disparu. Ce n'est plus avec les yeux du petit Champenois que j'entrevois cet incroyable endroit, ces centaines d'îles à travers lesquelles il nous faudra progresser mètre par mètre, mais avec le regard d'un véritable Ulysse tout auréolé d'une sorte de gloire conquise à mesure des difficultés surmontées. Il me semble maintenant vivre une extraordinaire Odyssée, comme si cette muraille, ces bancs de sable, n'étaient autre chose que l'ultime épreuve d'un parcours divin imposé par les Dieux.
Comment donc, nous, des Français moyens, sans richesse, sans titre, sans autre bien que ce petit bateau à voile, avons-nous pu venir nous perdre dans ces fabuleuses contrées ? Comment donc, nous, pour qui la mer n'était qu'un rêve, l'Amazonie qu'un mythe, avons-nous pu passer au travers de toutes ces difficultés et atterrir ici, dans cette immensité que personne jusqu'à présent n'avait encore osé parcourir?
Je me sens fort tout d'un coup, fort et puissant. La nature a cette particularité remarquable qu'elle n'écrase jamais tout à fait l'homme qu'elle enserre entre ses griffes. Même lors de ses colères les plus effroya­bles, dans ses traquenards les plus machiavéliques, elle lui laisse toujours une chance de s'en sortir.
Cette fantastique vision des mystères de la nuit m'a comme qui dirait gonflé d'une sorte de farouche ardeur; nous nous en sortirons, j'en suis sûr à présent, dussé-je pour cela ramer jusqu'à Manaos ...

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