SEPT ANNEES AUTOUR DU MONDE AVEC SES DEUX ENFANTS

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L’Amazone
(De l'Orénoque à l'Amazone)

Nous réussissons cependant à atteindre l’Amazone.

Que l'on soit sur l'Orénoque, le Rio-Negro ou l'Amazone, au Venezuela, en Colombie ou au Brésil, les maisons de pauvres sont toutes pareilles ; dans cette catégorie sociale, on ne choisit pas son style. Les meubles, la vaisselle, les habits, rien ne diffère du nord au sud, quelques hamacs sont tendus aux principaux piliers du carbet, parfois une vieille table bancale trône au centre de l'habitation. Mais le plus souvent ce ne sont que deux ou trois planches disposées sur des billots de bois.
Rendons malgré tout justice à Dame Nature. Si la pauvreté des villes engendre inéluctablement le désœuvrement, puis la délinquance, il n'en va pas de même pour celle des campagnes qui aurait plutôt pour effet de faire les gens accueillants, aimables et généreux. C'est là un de ces étranges paradoxes qu'il nous fut donné de constater à bien des reprises tant en Afrique qu'en Amazonie.
Et puis, peut-on réellement parler de pauvreté chez ces gens qui ont pour eux la terre qu'ils désirent, le fleuve qui regorge de poissons et crevettes, et la forêt, cet inépuisable garde-manger. Il n'est pas un Caboclo qui ait plus faim qu'un autre, et, tout comme les Indiens, chacun possède sa pirogue, un toit pour s'abriter, un hamac pour dormir, et puis un arc pour chasser et pêcher, quand ce n'est pas un filet ou un fusil.
Nous pénétrons plus en avant dans l'habitation. Les volets sont fermés mais quelques rayons de soleil s'infiltrent entre les planches mal jointes d'une cloison délabrée. Une femme à moitié nue est allongée dans un hamac de coton tressé. Elle nous a vu arriver, ses deux grands yeux brillants semblent vouloir nous saluer, mais elle ne bouge pas, peut -être par peur de réveiller son enfant endormi contre son sein.
En dessous d'elle, posée à même le sol, une boîte de fer est emplie d'eau, une eau saumâtre qui arrive sans aucun doute des berges du fleuve. C'est là sa boisson, et peut-être aussi celle de son enfant, un petit être qui ne doit pas avoir plus de douze mois.
La jeune fille s'avance et ramasse une boîte de comprimés qu'elle nous tend.
"- Voilà ce qu'a donné le docteur, dit-elle, c'est pour calmer la diarrhée et les vomissements du petit, mais cela a empiré depuis, que faut-il faire à présent ?"
Le pauvre enfant semble vraiment dans un état critique, il respire faiblement, son ventre est gonflé et son visage comme convulsé.
La situation est bien embarrassante, on ne s'improvise pas médecin, surtout lorsqu'il s'agit d'un enfant à l'article de la mort. Claudette lit la notice de cette boîte de comprimés.
"- Le docteur lui a également fait une piqûre", ajoute la jeune fille.
Dans ces régions reculées d'Amérique du sud, les « gringos » représentent non seulement l'argent, la richesse, mais aussi le savoir. Il est évident qu'un "gringo" est aussi savant, sinon plus qu'un docteur de par ici !
La mère semble implorer. Les prunelles de ses yeux brillants nous regardent fixement avec cette triste lueur qui ne se rencontre que chez les désespérés. Je ne sais que faire. J'aimerais pouvoir parler, dire quelque chose de rassurant, mais de toute évidence son enfant est à l'agonie; il lui faudrait être évacué d'urgence vers un centre hospitalier ! un centre hospitalier ... Et qui paierait? Certainement pas ces pauvres gens. L'aide médicale est gratuite lorsqu'il s'agit des soins de ce docteur qui passe toutes les trois semaines en pirogue, mais l'hospitalisation ? Et les cas de ce genre ne doivent pas être bien rares. Il s'agit très certainement d'une intoxication alimentaire, peut-être est-elle due à cette eau du fleuve qu'ils boivent ainsi, sans aucune préparation !
Je m'approche de la boîte de fer, la ramasse et interroge la jeune fille qui confirme mes doutes, c'est bien dans cette eau trouble que s'abreuvent la mère et son enfant.
Je hausse le ton:
"- Le docteur ne vous a donc pas dit qu'il fallait la bouillir avant de leur donner?
- Nous l'avons fait, répond la jeune fille".
Elle ment bien sûr, de toute évidence cette eau vient d'être puisée près des berges terreuses. Je regarde à mon tour la boîte de comprimés et, après en avoir rapidement parcouru la notice, leur certifie qu'il s'agit d'un bon produit, que le docteur ne s'est pas trompé, mais que cela ne peut faire effet que si l'eau de boisson du malade a été préalablement bouillie.
L'enfant est toujours endormi. Que pourrais-je dire, que pourrais-je faire de plus pour eux ? Je regarde Claudette, elle a travaillé longtemps dans les hôpitaux, mais comme aide-soignante, et sa courte formation ne lui permet pas d'intervenir sur des cas si graves, d'autant que le docteur local a déjà diagnostiqué le mal et prescrit un traitement.
J'insiste encore une fois sur le fait que ces médicaments sont très bons, que le docteur est un bon docteur, mais tant que l'eau n'aura pas été préalablement bouillie, il sera inutile de faire quoi que ce soit, le mal ne pourra qu'empirer!
Le bébé n'a toujours pas bougé, les traits de son petit visage lais­sent malheureusement à penser qu'il s'agit là plus d'une sorte de léthargie comateuse que d'un simple sommeil d'enfant.
Cette sensation d'impuissance face à une destinée si malheureuse est insupportable. C'est là un des aspects les plus poignants du voyage, se voir mêlé aux funestes fatalités de la vie de ces pauvres peuples dont le niveau reste malgré tout celui d'une bonne majorité de la population mon­diale.
Après avoir vécu dans ces conditions de vie si favorables que l'on connaît en occident, puis s'être arraché de ce confort, de cette abondance matérielle qui nous paralyse en nous aveuglant, se retrouver face à des normes que l'on pourrait presque considérer comme normales dans ce monde déséquilibré où la pauvreté est reine, c'est là, je crois, l'une des expériences les plus enrichissantes que l'on puisse faire durant cette infime fraction de temps que représente la vie d'un homme.

Le retour
(Cap Utopia)

Quelques mois plus tard, nous sommes au beau milieu de l’Atlantique, pour la traversée retour.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, on ne s'ennuie pas sur un bateau. Les repas finis, reste la lecture, ou la sieste. La lecture pour l'homme de quart, la sieste pour l'autre. Est-ce le mouvement régulier de la houle, le bruit continu de l'eau sur la coque, ou le manque de sommeil dû à ce découpage du temps ? Toujours est-il qu'il n'est nul besoin de faire effort pour sombrer dans les bras de Morphée lorsque, calé dans sa couchette, les paupières se ferment sans même que l'on puisse véritablement s'en rendre compte ... Pourrait-on vivre sur la terre ferme, dans un espace aussi restreint, sans éprouver rapidement un état de lassitude insupportable? Ô magie de la navigation !
Chaque midi, je calcule notre position à la méridienne. Même si cette opération ne s'avère pas vraiment indispensable, la route étant on ne peut plus évidente, et sans difficulté, c'est avec une certaine délectation que je sors le sextant de sa boîte de rangement.
Faire son point à la méridienne, c'est-à-dire lorsque le soleil est au zénith, est d'une simplicité enfantine quand le ciel n'est pas trop encombré et la mer peu agitée. Le descendre sur l'horizon, et attendre, attendre ce moment charnière où l'astre solaire cessera sa progression, semblera s'immobiliser un instant, puis entamera un mouvement descendant, ce sont là de réels instants de bonheur. Pouvoir assister de manière aussi directe à ce spectacle que constitue le passage de la matinée dans l'après-midi. L'aube est à égale distance du crépuscule... Vous rendez-vous compte de l'importance d'une pareille impression? Croyez-moi, ce sont véritablement ces tout petits riens qui font le charme même d'une traversée.
L'angle ayant été relevé, il ne reste qu'à ouvrir les éphémérides et faire une simple opération pour connaître la position exacte sur cette immensité. Rien à voir avec le calcul d'une droite de hauteur qui, même si la simplicité reste évidente lorsque l'on est tant soit peu rodé, nécessite malgré tout l'utilisation de tables de navigation, et quelques calculs à effectuer. La position est ensuite matérialisée sur la carte par une petite croix au crayon de bois.
Le repas a bien sûr été préparé. C'est à ce moment que l'on passe à table.
Le bateau, calé sur un bord, semble suivre une sorte de rail imaginaire. Le vent est idéal, ni trop fort, ni trop faible, et de surcroît dans la bonne direction, c'est-à-dire arrivant au trois quarts arrière, ce qui ne gâte rien à l'affaire. Nous sommes non loin des îles Bermudes, un petit archipel où il m'eût été vraiment agréable d'arrêter. Aurais-je en effet un jour l'occasion de repasser par là ?
Mais la triste réalité d'une caisse de bord qui n'en ait plus une, et d'un compte où il faudra négocier avec le banquier dès l'arrivée sur la terre ferme, rend toute escale non pas impossible, mais quelque peu malaisée. Lorsque l'on veut s'arrêter dans ce genre d'endroit, il y a toujours quelque chose à payer. C'est donc avec une certaine mélancolie que j'évacue cette idée de mon esprit.
Nous passons la latitude 30. La nuit est claire, comme elle l'est chaque fois que la lune culmine dans un firmament étoilé. Ce n'est pas encore la pleine lune, mais il n'est nul besoin d'attendre la pleine lune pour que l'astre remplisse sa fonction de réverbère de l'immensité. Tout me semble visible sur la mer, même l'horizon. Un horizon un peu flou, mais qui permettrait presque un relevé d'étoiles, chose généralement peu aisée la nuit, mis à part le soir, ou au petit matin.
Au loin, quelques grains sévissent. Ce paysage est un paysage très commun lorsque l'on se trouve sous ces latitudes au beau milieu d'un océan, mais il est peu probable que je puisse un beau jour m'en lasser.
Une étonnante vision apparaît tout à coup, une vision incroyable que jamais je n'aurais pu imaginer : une coupole énorme, comme posée sur la surface de l'eau, là, devant le bateau, à la hauteur de l'un de ces amas de nuages qui forment ce que l'on appelle un grain. La chose est absolument irréelle. Une coupole parfaite, un gigantesque demi-cercle dont le jambage prend appui sur l'obscurité de la mer. Durant un court instant, je demeure complètement interdit devant cette incroyable apparition. Je réalise qu'il ne s'agit nullement d'un quelconque ovni ou de quoi que ce soit de surnaturel, mais tout simplement d'un arc-en-ciel de lune. Les rayons de cette lune si utile aux noctambules se projettent sur la pluie du grain et forme ce prodigieux phénomène. Jamais je n'avais entendu parler d'arc-en-ciel de lune ...
L'observation n'est que de courte durée. La vitesse du bateau, celle du grain, ont vite pour effet d'éclipser ce qui constitue l'une des plus belles observations de ce périple de cinq années.
Nous sommes sur une route à cargos, et il est nécessaire d'exercer une surveillance continuelle. Le temps est ainsi partagé de trois heures en trois heures, jour comme nuit. Ce sont paradoxalement les quarts de nuit qui me sont les plus agréables. Quelle en est la raison ?
On se sent d'ordinaire tout petit lorsque l'on est seul sur une coque de noix au beau milieu de l'océan. Mais quand, à la tombée de la nuit, l'univers tout entier nous apparaît à travers ce gigantesque plafond étoilé, alors ce n'est plus de la petitesse que l'on ressent, mais un sentiment de plénitude qui nous envahit l'esprit et nous plonge dans une sorte de contemplation pensive d'où il est parfois assez difficile de sortir.
Le casque audio sur les oreilles, je pourrais ainsi passer des heures, absorbé dans ce que je ressens presque comme étant une extase mentale. La musique, la mer, le vent, et l'univers ... Quel mystère que tout cela !
Après ces cinq années de voyage, avoir l'expérience des peuples, c'est-à-dire bien souvent celle du malheur des gens, et être là, sur ce qui constitue une simple étoile, un point scintillant, grain de sable à l'échelle cosmique, face à l'immensité ... Quelle est donc la vérité ? Y a-t-il au moins une vérité ? L'univers, si extraordinaire puisse-t-il paraître depuis le pont d'un bateau, peut-il réellement se limiter à la misère sociale, l'exploitation de l'homme par l'homme, telle qu'on a bien souvent pu la découvrir à mesure des escales? Si peu de bonheur pour tant de magnificence ? Quel est donc ce mystère ? Pourquoi tout cela ?

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